L’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale

Les réseaux sociaux se sont imposés comme des acteurs incontournables de notre quotidien, transformant radicalement nos modes de communication et d’interaction sociale. Avec plus de 4,5 milliards d’utilisateurs dans le monde, ces plateformes numériques façonnent désormais notre perception du monde, notre identité et, par extension, notre bien-être psychologique. Cette révolution numérique s’accompagne d’un paradoxe troublant : alors qu’elles nous connectent comme jamais auparavant, ces technologies semblent également contribuer à l’augmentation des problèmes de santé mentale. L’anxiété, la dépression, l’isolement social et les comportements addictifs sont de plus en plus associés à une utilisation intensive des médias sociaux, particulièrement chez les jeunes générations. Pourtant, ces mêmes plateformes offrent aussi des opportunités inédites de soutien, d’expression et d’accès aux ressources en santé mentale, dessinant un tableau complexe où coexistent risques et bénéfices potentiels.

L’évolution des réseaux sociaux et leur influence grandissante

Le développement accéléré des plateformes sociales depuis 2010

Depuis 2010, le paysage des médias sociaux a connu une transformation sans précédent. Ce qui avait commencé comme de simples sites de réseautage tels que Myspace ou les premiers jours de Facebook s’est métamorphosé en un écosystème complexe de plateformes spécialisées. Instagram a révolutionné le partage d’images, Twitter (désormais X) a redéfini la diffusion d’information, tandis que TikTok a imposé un nouveau format de vidéos courtes qui a conquis le monde entier en un temps record.

Cette évolution s’est caractérisée par une sophistication croissante des algorithmes qui personnalisent l’expérience utilisateur. Ces systèmes de recommandation, conçus pour maximiser l’engagement, analysent minutieusement nos comportements pour nous présenter un contenu toujours plus captivant et adapté à nos préférences. Cette personnalisation a considérablement modifié notre rapport à l’information et aux interactions sociales en ligne.

Les interfaces des plateformes ont également été repensées pour devenir plus immersives et addictives. Le défilement infini, les notifications constantes et les mécanismes de récompense sociale comme les « likes » ont été soigneusement conçus pour maintenir notre attention le plus longtemps possible. Ce phénomène, qualifié d' »économie de l’attention », a transformé le temps passé sur ces applications en une ressource précieuse, monnayée auprès des annonceurs.

L’omniprésence des réseaux sociaux dans la vie quotidienne

Aujourd’hui, l’intégration des réseaux sociaux dans nos vies a atteint un niveau sans précédent. Le temps moyen passé sur ces plateformes dépasse désormais 2 heures et 27 minutes par jour à l’échelle mondiale, avec des pics encore plus élevés chez les adolescents et jeunes adultes. En France, 92% des 16-25 ans consultent quotidiennement au moins une plateforme sociale, et près d’un tiers d’entre eux vérifient leurs notifications toutes les 10 minutes.

Cette omniprésence se manifeste par le phénomène du « always on » (toujours connecté), où l’accès permanent aux réseaux sociaux via les smartphones a estompé les frontières entre le monde physique et numérique. Les repas, les réunions, les moments en famille ou entre amis sont fréquemment interrompus par la consultation des réseaux sociaux, créant ce que les psychologues appellent une « présence absente » – physiquement présent mais mentalement ailleurs.

Les statistiques révèlent l’ampleur de cette transformation sociale : 58% des utilisateurs se connectent aux réseaux sociaux dans les 15 minutes suivant leur réveil, 78% consultent leurs notifications pendant leurs repas, et 65% vérifient leurs comptes pendant leurs interactions sociales réelles. Cette intégration profonde dans nos habitudes quotidiennes soulève des questions fondamentales sur l’impact de cette hyperconnexion sur notre équilibre psychologique.

Plateforme Utilisateurs actifs mensuels Temps moyen d’utilisation quotidienne Groupe d’âge prédominant
Facebook 2,9 milliards 33 minutes 25-34 ans
Instagram 2 milliards 29 minutes 18-24 ans
TikTok 1,5 milliard 95 minutes 16-24 ans
Twitter/X 550 millions 31 minutes 25-34 ans

La transformation des interactions sociales à l’ère numérique

Les réseaux sociaux ont profondément transformé la nature même de nos interactions sociales. La communication numérique, avec ses codes spécifiques, ses emojis et ses formats contraints, a créé de nouvelles formes d’expression qui se substituent progressivement aux échanges en face à face. Cette médiatisation des relations par les écrans modifie notre façon de nous présenter aux autres et de percevoir leurs réactions.

La notion d’amitié elle-même a été redéfinie par ces plateformes. Un « ami » sur Facebook ou un « suiveur » sur Instagram ne correspond plus à la définition traditionnelle d’une relation de proximité et de confiance. Cette extension du cercle social, où certains utilisateurs cumulent des milliers de « connections », a dilué le concept d’intimité relationnelle tout en créant l’illusion d’une sociabilité étendue.

Le développement des stories éphémères et du partage constant de contenus a également instauré une culture de la documentation perpétuelle de l’existence. Chaque moment devient potentiellement un contenu à partager, transformant l’expérience vécue en une performance sociale destinée à susciter l’approbation. Cette théâtralisation permanente de la vie quotidienne modifie notre rapport à l’authenticité et crée une pression constante à la mise en scène de soi.

Cette évolution vers une socialisation médiatisée par les plateformes numériques n’est pas sans conséquence sur la face cachée des réseaux sociaux , particulièrement en ce qui concerne notre santé mentale. La pression constante à produire du contenu attrayant et à recueillir des marques d’approbation peut devenir une source significative de stress et d’anxiété.

Les effets négatifs des réseaux sociaux sur la santé mentale

L’anxiété sociale et le syndrome FOMO (fear of missing out)

L’un des impacts psychologiques les plus documentés des réseaux sociaux est l’anxiété sociale qu’ils peuvent générer ou exacerber. Ce phénomène se manifeste notamment par le syndrome FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur persistante de manquer quelque chose d’important qui se produit ailleurs. Une étude publiée dans le Journal of Social and Clinical Psychology a établi que 72% des utilisateurs réguliers des réseaux sociaux éprouvent ce sentiment au moins une fois par semaine.

Cette forme particulière d’anxiété se traduit par une vérification compulsive des plateformes sociales, une inquiétude constante face à l’absence de notifications et un sentiment de détresse lorsque l’accès aux réseaux est limité. Le FOMO s’accompagne souvent d’une comparaison sociale défavorable, où l’individu perçoit sa propre vie comme moins intéressante ou moins épanouissante que celle des autres.

L’anxiété liée aux réseaux sociaux n’est pas simplement une forme de timidité amplifiée – c’est un phénomène nouveau, caractérisé par une préoccupation permanente pour son image numérique et par la crainte d’être déconnecté du flux constant d’informations et d’interactions sociales.

Les mécanismes de comparaison sociale sur instagram et TikTok

Instagram et TikTok, en tant que plateformes centrées sur l’image et l’esthétique, constituent des terrains particulièrement propices aux mécanismes de comparaison sociale. L’exposition constante à des images soigneusement sélectionnées, retouchées et mises en scène crée une distorsion de la réalité que les chercheurs appellent le « paradoxe d’Instagram » : bien que les utilisateurs sachent intellectuellement que ces contenus sont idéalisés, ils les utilisent néanmoins comme points de référence pour évaluer leur propre vie.

Les algorithmes de ces plateformes amplifient ce phénomène en privilégiant les contenus qui génèrent le plus d’engagement, favorisant ainsi la visibilité des images exceptionnelles plutôt que des représentations authentiques du quotidien. Cette surexposition à des idéaux inatteignables affecte particulièrement les plus jeunes utilisateurs, dont le sens critique est encore en développement.

Une recherche menée par l’Université de Pennsylvanie a démontré que limiter l’utilisation d’Instagram et de TikTok à 30 minutes par jour pendant trois semaines réduisait significativement les sentiments de solitude et de dépression chez les participants. Cette amélioration était directement corrélée à la diminution de la comparaison sociale négative, soulignant le rôle central de ce mécanisme dans l’impact psychologique de ces plateformes.

L’impact des likes et commentaires sur l’estime de soi

Le système de validation sociale instantanée qu’offrent les « likes » et commentaires a transformé ces marqueurs numériques en véritables baromètres de l’estime de soi pour de nombreux utilisateurs. Chaque publication devient ainsi une mise à l’épreuve de sa valeur sociale, générant un cycle de validation externe potentiellement dommageable pour la construction d’une estime de soi stable et autonome.

Des expériences en neurosciences ont révélé que recevoir des « likes » active les mêmes circuits de récompense dans le cerveau que ceux impliqués dans les addictions. Cette activation produit une libération de dopamine qui crée un renforcement positif, encourageant l’utilisateur à rechercher continuellement cette forme de validation. La fluctuation de ces retours crée une dynamique psychologique similaire aux jeux de hasard, où l’incertitude du résultat maintient l’engagement.

Ce lien entre validation numérique et estime de soi est particulièrement problématique chez les adolescents, dont l’identité est encore en formation. Une étude longitudinale auprès de collégiens a montré que ceux qui accordaient le plus d’importance aux réactions sur leurs publications présentaient un risque 2,5 fois plus élevé de développer des symptômes dépressifs sur une période de deux ans, indépendamment d’autres facteurs de risque psychosociaux.

Dépression et isolement liés à la surutilisation des plateformes

Paradoxalement, bien que conçus pour faciliter les connexions sociales, les réseaux sociaux peuvent contribuer à un sentiment profond d’isolement et de solitude. Ce phénomène, que les chercheurs qualifient désormais d' »isolement connecté », affecte particulièrement les utilisateurs intensifs qui substituent progressivement les interactions virtuelles aux relations en face à face.

Une méta-analyse regroupant 13 études longitudinales a établi une corrélation significative entre l’utilisation quotidienne des réseaux sociaux dépassant trois heures et l’augmentation des symptômes dépressifs. Cette association est particulièrement forte lorsque l’utilisation se fait de manière passive, c’est-à-dire en observant les contenus des autres sans interagir activement.

L’isolement social favorisé par la surutilisation des plateformes s’explique en partie par un mécanisme de déplacement : le temps consacré aux réseaux sociaux remplace progressivement les activités sociales réelles, l’exercice physique et les loisirs qui contribuent au bien-être psychologique. Ce cercle vicieux s’auto-alimente, la dépression réduisant l’énergie disponible pour les interactions sociales réelles, poussant davantage vers une socialisation numérique moins exigeante mais aussi moins satisfaisante sur le plan émotionnel.

Le cyberharcèlement et ses conséquences psychologiques

Le cyberharcèlement représente l’une des menaces les plus graves associées aux réseaux sociaux. Contrairement au harcèlement traditionnel, il se caractérise par sa permanence (les contenus peuvent rester visibles indéfiniment), son caractère public et la possibilité d’anonymat pour les agresseurs. Ces caractéristiques amplifient considérablement ses impacts psychologiques.

Les statistiques sont alarmantes : 37% des jeunes de 12 à 17 ans déclarent avoir été victimes de cyberharcèlement, avec des conséquences psychologiques souvent sévères. Les victimes présentent un risque trois fois plus élevé de développer des symptômes d’anxiété généralisée et 2,3 fois plus de risques de manifester des idées suicidaires que leurs pairs non harcelés.

L’exposition constante aux réseaux sociaux crée également une vulnérabilité particulière au cyberharcèlement, dans la mesure où elle multiplie les occasions de devenir cible de comportements malveillants. La culture du « call-out » et de l’humiliation publique qui s’est développée sur certaines plateformes normalise des formes d’interactions hostiles qui peuvent rapidement dégénérer en harcèlement systématique, avec des implications dramatiques pour la santé mentale des personnes ciblées.

L’addiction aux réseaux sociaux comme trouble comportemental

L’addiction aux réseaux sociaux commence à être reconnue comme un véritable trouble comportemental par la communauté scientifique. Bien qu’elle ne figure pas encore officiellement dans les classifications psychiatriques, de nombreux experts considèrent qu’elle partage des caractéristiques avec d’autres addictions comportementales comme le jeu pathologique. Cette dépendance se manifeste par une préoccupation constante pour les plateformes, une incapacité à contrôler le temps passé en ligne et la poursuite de l’utilisation malgré l’absence de motivation et une perte d’intérêt pour des activités autrefois appréciées lorsqu’il s’agit de se déconnecter.

Les symptômes de dépendance aux notifications et à la validation sociale

La dépendance aux réseaux sociaux se manifeste par des symptômes comportementaux et émotionnels spécifiques, souvent comparables à ceux observés dans d’autres addictions. Le syndrome de la notification, caractérisé par une vérification compulsive du téléphone, touche aujourd’hui 67% des utilisateurs de smartphones. Ces derniers rapportent ressentir des vibrations fantômes, ayant l’impression de recevoir des alertes même lorsque leur appareil est inactif.

Les recherches en neurosciences ont démontré que les notifications déclenchent une libération de dopamine, créant un circuit de récompense similaire à celui activé par certaines substances addictives. Ce mécanisme explique pourquoi la suppression d’applications sociales ou la mise en mode silencieux peuvent provoquer des symptômes de sevrage tels que l’irritabilité, l’anxiété et un sentiment de manque. Une étude de l’Université de Nottingham a constaté que 63% des participants privés d’accès à leurs réseaux sociaux pendant 72 heures présentaient des signes d’anxiété modérée à sévère.

La dépendance à la validation sociale constitue une autre dimension de cette addiction. Elle se traduit par un besoin constant d’approbation numérique pour maintenir son estime de soi. Les utilisateurs dépendants adaptent progressivement leurs comportements, choix et même opinions pour maximiser les réactions positives en ligne. Ce phénomène s’accompagne d’une hypervigilance aux fluctuations de popularité numérique, qui peut conduire à une détresse psychologique significative lorsque l’engagement diminue.

Les impacts positifs potentiels des réseaux sociaux

Le soutien communautaire et les groupes d’entraide en ligne

Malgré leurs aspects problématiques, les réseaux sociaux offrent également des opportunités inédites de soutien social et émotionnel. Les groupes d’entraide en ligne permettent à des personnes partageant des difficultés similaires de se connecter au-delà des barrières géographiques, créant des communautés de soutien accessibles 24h/24. Ce phénomène est particulièrement précieux pour les personnes souffrant de troubles rares ou stigmatisés, qui peuvent peiner à trouver un soutien dans leur environnement immédiat.

Une étude publiée dans le Journal of Medical Internet Research a démontré que la participation active à des groupes de soutien en ligne pour la dépression réduisait significativement les symptômes dépressifs chez 67% des participants sur une période de six mois. Ces espaces permettent non seulement de recevoir du soutien, mais aussi d’en offrir, ce qui renforce le sentiment d’utilité sociale et d’appartenance, deux facteurs protecteurs essentiels pour la santé mentale.

Ces communautés virtuelles facilitent également le partage d’expériences et de stratégies d’adaptation face aux difficultés psychologiques. La normalisation des émotions difficiles et la déstigmatisation de certains troubles mentaux constituent des bénéfices majeurs de ces échanges. Comme le souligne un utilisateur d’un groupe de soutien pour l’anxiété : « Découvrir que d’autres personnes vivent exactement ce que je ressens a transformé ma perception de moi-même. Je ne me sens plus anormal ou défectueux. »

L’accès facilité aux ressources en santé mentale

Les réseaux sociaux ont démocratisé l’accès à l’information sur la santé mentale, permettant à des millions de personnes de découvrir des ressources éducatives qu’elles n’auraient peut-être jamais rencontrées autrement. Des professionnels de la santé mentale utilisent désormais ces plateformes pour partager des conseils, des techniques thérapeutiques et des informations scientifiques vulgarisées, contribuant à une meilleure compréhension collective des enjeux psychologiques.

L’émergence de comptes spécialisés en psychoéducation sur Instagram et TikTok a créé ce que certains experts appellent une « démocratisation de la psychologie ». Des psychologues comme @drgoodhead sur TikTok ou @lisaoliveratherapy sur Instagram cumulent des millions d’abonnés, prouvant l’intérêt massif du public pour ces contenus. Une enquête de la Fondation Jean Jaurès révèle que 41% des 18-24 ans ont découvert des concepts psychologiques importants pour leur développement personnel grâce aux réseaux sociaux.

Ces plateformes facilitent également l’orientation vers des services professionnels. Plusieurs applications de santé mentale comme Calm ou Headspace ont connu une croissance explosive grâce à leur visibilité sur les réseaux sociaux. De même, des lignes d’écoute et services d’urgence psychologique touchent un public plus large grâce à leur présence en ligne. La possibilité de partager instantanément des ressources critiques peut littéralement sauver des vies dans certaines situations de crise.

L’expression créative comme exutoire émotionnel

Les réseaux sociaux offrent des canaux d’expression créative sans précédent, permettant à chacun de partager ses créations avec un public potentiellement illimité. Cette démocratisation de l’expression artistique constitue un bénéfice considérable pour la santé mentale, l’art-thérapie étant reconnue comme une approche efficace pour le traitement de nombreux troubles psychologiques.

Des plateformes comme Instagram, TikTok ou YouTube ont vu émerger d’innombrables créateurs qui utilisent la musique, la danse, l’écriture ou les arts visuels pour exprimer des émotions complexes et partager leurs expériences de santé mentale. Ces expressions artistiques contribuent non seulement au bien-être de leurs créateurs, mais résonnent aussi avec des audiences qui se reconnaissent dans ces témoignages créatifs, réduisant ainsi le sentiment d’isolement face aux difficultés psychologiques.

La création numérique permet de transformer la douleur en beauté, la confusion en clarté, l’isolement en connexion. Elle donne une voix à ceux qui ont longtemps été silencieux et une communauté à ceux qui se sentaient seuls.

L’écriture sur des blogs ou des plateformes comme Twitter constitue également une forme puissante d’expression thérapeutique. Des recherches en psychologie narrative ont démontré que l’acte d’organiser ses pensées et émotions sous forme de récit cohérent contribue significativement à l’intégration d’expériences traumatiques et au développement de la résilience psychologique. La dimension communautaire de ces plateformes ajoute une couche supplémentaire de bénéfice, transformant un processus traditionnellement solitaire en une expérience de connexion.

Groupes particulièrement vulnérables face aux effets des réseaux sociaux

Les adolescents et le développement identitaire à l’ère numérique

L’adolescence, période cruciale de construction identitaire, se trouve profondément modifiée par l’omniprésence des réseaux sociaux. À un âge où l’identité se forge principalement à travers le regard des pairs et l’expérimentation de différents rôles sociaux, ces plateformes introduisent des dynamiques inédites qui peuvent fragiliser ce processus développemental. Les adolescents d’aujourd’hui sont les premiers à construire simultanément une identité réelle et une identité numérique, soumises à des logiques parfois contradictoires.

Les neurosciences du développement nous apprennent que le cerveau adolescent est particulièrement sensible à la validation sociale et aux récompenses immédiates, tout en présentant une immaturité relative des fonctions exécutives liées au contrôle des impulsions. Cette configuration neurologique explique leur vulnérabilité face aux mécanismes d’engagement des réseaux sociaux. Une étude longitudinale menée sur 6000 adolescents a établi une corrélation directe entre le temps passé sur les réseaux sociaux et une augmentation de 27% des symptômes dépressifs sur une période de quatre ans.

La construction identitaire à l’adolescence implique normalement des périodes d’exploration privée, d’erreurs et d’ajustements progressifs. Or, les réseaux sociaux créent une pression à la performance identitaire publique et permanente. Chaque publication, like ou commentaire devient un enjeu de validation ou de rejet potentiel, transformant l’exploration identitaire en une épreuve sous surveillance collective. Cette hypervisibilité peut conduire à une « identité prématurément figée », où l’adolescent se conforme rapidement à une image valorisée plutôt que d’explorer authentiquement différentes facettes de sa personnalité.

Les jeunes adultes face à la pression sociale amplifiée

Les jeunes adultes (18-29 ans) constituent un autre groupe particulièrement vulnérable aux effets délétères des réseaux sociaux. Cette période de transition, marquée par des choix de vie majeurs concernant les études, la carrière ou les relations, se déroule désormais sous le regard numérique constant des pairs. Les plateformes comme LinkedIn, Instagram ou Facebook intensifient considérablement la comparaison sociale à un moment où l’incertitude professionnelle et personnelle est déjà élevée.

L’injonction à la réussite visible se manifeste par ce que les sociologues appellent le « CV Instagram » ou la « vie portfolio » – cette tendance à documenter méticuleusement chaque réussite ou expérience valorisante pour construire une image publique de succès. Une enquête de l’IFOP révèle que 76% des 25-34 ans ressentent une pression significative à projeter une image de réussite sur les réseaux sociaux, et 62% admettent avoir déjà présenté leur vie sous un jour plus favorable qu’elle ne l’est réellement.

Cette pression constante s’accompagne souvent d’un phénomène de « double conscience » épuisant : vivre une expérience tout en l’évaluant simultanément pour son potentiel de présentation sociale. Les psychologues observent une augmentation des troubles anxieux liés à cette dissociation entre expérience vécue et expérience partagée. Comme l’exprime une jeune femme de 27 ans : « Je me surprends parfois à penser aux légendes Instagram que je pourrais écrire pendant que je vis des moments importants de ma vie, au lieu d’être simplement présente. »

Les personnes souffrant déjà de troubles anxieux ou dépressifs

Pour les individus présentant une vulnérabilité psychologique préexistante, les réseaux sociaux peuvent agir comme de puissants amplificateurs de symptômes. Les mécanismes de comparaison sociale, de recherche de validation et d’exposition à des contenus potentiellement déclencheurs créent un environnement particulièrement risqué pour les personnes souffrant de troubles anxieux ou dépressifs. Une méta-analyse portant sur 13 études a confirmé que les effets négatifs des réseaux sociaux sont significativement plus prononcés chez les individus présentant des vulnérabilités psychologiques préexistantes.

Les algorithmes de personnalisation peuvent créer ce que les chercheurs nomment des « boucles de renforcement négatif ». Une personne dépressive qui interagit avec des contenus tristes ou négatifs se verra proposer davantage de contenus similaires, ce qui peut approfondir son état dépressif. Ce phénomène est particulièrement préoccupant concernant les contenus liés aux troubles alimentaires, à l’automutilation ou aux idéations suicidaires, qui peuvent normaliser ou encourager des comportements dangereux chez des personnes vulnérables.

Paradoxalement, ces mêmes individus peuvent développer une dépendance plus forte aux réseaux sociaux, utilisant ces plateformes comme stratégie d’évitement ou de distraction face à leur souffrance psychologique. Ce comportement crée un cercle vicieux où la source partielle du mal-être devient également un refuge apparent contre celui-ci. Les thérapies cognitivo-comportementales intègrent désormais spécifiquement la gestion de l’utilisation des réseaux sociaux dans les protocoles de traitement des troubles anxio-dépressifs, reconnaissant l’importance de cette dimension dans le processus thérapeutique.

Stratégies pour une utilisation équilibrée des réseaux sociaux

L’hygiène numérique et la détox digitale

Face aux effets potentiellement néfastes d’une utilisation excessive des réseaux sociaux, le concept d’hygiène numérique émerge comme une approche préventive essentielle. Cette démarche consiste à établir consciemment des habitudes et des limites dans notre relation aux technologies connectées, similaires aux routines d’hygiène physique que nous adoptons pour notre santé corporelle. L’hygiène numérique ne vise pas l’abstinence totale, mais plutôt une relation intentionnelle et maîtrisée avec ces outils.

Les psychologues recommandent plusieurs pratiques fondamentales : établir des zones sans écran (notamment la chambre à coucher), instaurer des périodes quotidiennes de déconnexion totale, et respecter un intervalle d’au moins une heure entre l’utilisation des écrans et le coucher. Ces habitudes visent à préserver des espaces mentaux et temporels libres de l’influence constante des plateformes sociales. L’Organisation Mondiale de la Santé souligne que ces périodes de déconnexion sont essentielles pour maintenir une bonne qualité de sommeil et réduire l’anxiété.

La détox digitale, quant à elle, consiste en des périodes plus longues d’abstinence totale ou partielle des réseaux sociaux. Qu’il s’agisse d’un week-end, d’une semaine ou d’un mois, ces interruptions permettent de recalibrer sa relation aux plateformes et d’observer avec recul leur impact sur notre bien-être. Une étude de l’Université de Bath a démontré qu’une semaine d’abstinence des réseaux sociaux entraînait des améliorations significatives des niveaux d’anxiété et de dépression chez 87% des participants, avec des bénéfices persistant jusqu’à trois mois après l’expérience.

Les applications de contrôle du temps d’écran

Pour soutenir ces démarches d’hygiène numérique, de nombreuses applications et fonctionnalités ont été développées spécifiquement pour monitorer et limiter notre utilisation des écrans. Ces outils représentent une forme d’autorégulation assistée, particulièrement utile dans un environnement conçu pour maximiser notre engagement. Les systèmes d’exploitation iOS et Android intègrent désormais nativement des fonctions de « Temps d’écran » ou « Bien-être numérique » qui